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Disquaire à l’ère numérique: « Internet, c’est une machine un peu trop aléatoire »

19 Jan

Avec ce que l’on appelle communément « la crise du disque », énormément de disquaires indépendants ont fermé leurs portes. Une baisse des revendeurs spécialisés au profit de grandes surfaces, entraînant une baisse des références disponibles, et des amateurs de musique qui ont piraté pour accéder à la diversité. Aujourd’hui les choses ont quelque peu changé, en partie grâce au retour du vinyle (pour certains il n’est jamais parti!). Dans cet article, un disquaire est interviewé et exprime sa vision des choses par rapport à une industrie musicale englobée par le numérique.

Les réseaux P2P et le mp3 apparurent au début des années 90, et les premières solutions légales ne furent que proposées vers début 2000. Dans les années 80 en France, il y avait environ 2800 disquaires, aujourd’hui ils sont environ  400 (selon Culture Box – en Avril 2014). Aux Etats-Unis, ce sont 12 000 disquaires qui ont mis la clef sous la porte ces 15 dernières années. Tout cela au profit des grandes surfaces qui vendent les CD à des prix imbattables: elles sont loin de proposer les meilleures références pour tout amateur de musique. Néanmoins, avec le retour en force du vinyle les disquaires se portent mieux, cf. cet article de LSA:  « Cette année (2013), on n’a pas constaté de fermeture de disquaires et une dizaine se sont créés en France. Dernièrement, on assiste à une accélération, il y a presque un disquaire qui se crée tous les trois mois à Paris. » / « Il y a trois ans, le vinyle représentait 30% du chiffres d’affaires des disquaires, aujourd’hui on est entre 70 et 80%… »

Disquaire à l'ère numérique: "Internet, c'est une machine un peu trop aléatoire"

Qu’en pense le disquaire?

Pour cet article, mon très cher ami Jack Davet, patron de Dig It Records à Genève, excellent shop recommandé à tous les amateurs, nous donne son avis.

– Peux tu brièvement présenter Dig It Records?

Dig It (anciennement Stigmate) existe depuis 15 ans. Il y a un stock de 50 000 disques majoritairement en 33 tours, avec des 45 tours et 78 tours, et aussi quelques CD. Au niveau du style, c’est varié: rock, pop, classic rock, métal, country, blues, jazz, world music, électronique, alternatif, funk, bandes originales, krautrock et expérimental, dub, jungle, hip hop… Dig It est majoritairement de la deuxième main, de bonne qualité et sélectionnée.

– Dig It existe depuis longtemps et ne fait quasiment que du vinyle. Croyais-tu toujours à ce support il y a 10-15 ans, quand l’industrie a commencé à être en crise?

J’y croyais en tant que passionné de l’objet. Je savais pertinemment que les gens achetaient des 33 tours au vu de la qualité audio et visuelle du CD. Ils viennent plus qu’il y a 10 ans car il y a un phénomène de mode certain. Ça marchait aussi bien à l’époque mais les collectionneurs avaient plus d’argent. Un bon client dépensait entre 300-400 Euros par mois. C’est beaucoup. Actuellement, c’est 150 Euros par mois. Avec la mode ils sont plus nombreux, mais avec des plus petits budgets. Pour Noël 2014, la moyenne d’achat était de 60 Euros par client, donc deux disques.

Ndlr: la conversion Euro – Franc Suisse a été faite avec le taux actuel, 1 Euro = 1 Franc, chose rare. A savoir que l’Euro a toujours été plus fort par le passé…

– Quelle type de clientèle as-tu?

Collectionneurs (des gens salariés qui gagnent correctement leur vie), des étudiants, des adolescents, des expatriés (les anglo-saxons ont une grande culture musicale)… En fait un peu de tout. Avant c’était moins diversifié, et on ressent l’influence du phénomène de mode sur les plus jeunes. Genève est une ville au fort pouvoir d’achat, et les disques se vendent plus cher qu’ailleurs.

– Avec l’arrivée d’Internet, la musique s’est dématérialisée. Mais depuis 3/4 ans, on constate que le vinyle revient en force. Pourquoi d’après toi?

Le manque de support. Internet, c’est juste des informations, des données, beaucoup d’outils et de plateformes.

– Penses-tu qu’Internet est un concurrent ou un tremplin pour découvrir, et ensuite acheter en physique?

C’est un tremplin! Beaucoup de jeunes téléchargent et viennent ensuite acheter des disques. Internet est sans aucun doute un moyen de découverte. C’est de plus un très bon outil pour l’image et la vidéo. Disquaire à l'ère numérique: "Internet, c'est une machine un peu trop aléatoire"Ce qui pourrait me concurrencer le plus via Internet, c’est la vente en ligne de disques. Les « gros » disques collector à 1000 Euros se vendent mieux via Internet, car il y a logiquement plus de choix. Et quand les gens sont chez eux, dans leur « cocon », il est plus facile d’acheter en ligne. Ils recherchent peut-être une adrénaline, dans le sens où ils ne savent pas ce qu’ils vont recevoir, vu que chez moi tu peux écouter les disques.

– De plus en plus de technologies sont développées via les services Internet légaux: des algorithmes performants, axés sur la recommandation et la prescription etc. Penses-tu que cela peut remplacer un disquaire? Qu’as tu en plus? Je te connais comme un passionné qui a envie de transmettre…

J’ai le contact physique. Il y a une interaction dynamique. Internet, c’est une machine un peu trop aléatoire. Exemple: t’écoutes Thin Lizzy, peut être que la machine t’orienterait vers Status Quo (pour rester dans le bon vieux classic rock). Moi je te dirais d’écouter Love (plus obscur, autre époque etc. mais dans une veine proche) pour retrouver ce côté groovy de Thin Lizzy. La machine, je suppose, aurait plus de mal. Il ya beaucoup d’informations entrées sur ces plateformes, mais n’y a t-il pas l’aspect où l’on veut te vendre des chansons disponibles? On ne peut pas savoir, on ne connait pas les accords entre plateformes et labels…

J’aime la dimension humaine, conviviale (on précisera que Jack offre souvent le café et le panettone!). Ce qui m’intéresse, c’est le point social de ma fonction de disquaire, que les gens soient traités comme si leur venue était exceptionnelle. Un disquaire, c’est un passeur de connaissance et d’anecdotes. Une manière « d’éduquer » les gens. Exemple: j’ai une cliente de 15 ans qui m’a acheté une platine d’occasion. Elle est une cible facile pour les grosses machines de promotion et de communication (TV et Internet) qui vont la polluer avec la trop mauvaise musique qui se fait aujourd’hui. Au début, elle a acheté Motörhead, mais au bout d’un moment elle tournait en rond. Je lui ai sorti d’autres disques (The Stooges) pour continuer son « éducation », sans prétention aucune. Dans un sens je lui donne des clefs.

Disquaire à l'ère numérique: "Internet, c'est une machine un peu trop aléatoire"

Par  ailleurs, je propose des « suppléments »:  je fais des nocturnes les jeudis avec magasin ouvert jusqu’à 21 heures. Une fois par mois, je propose un showcase, invite un DJ, projette des films… Disquaire à l'ère numérique: "Internet, c'est une machine un peu trop aléatoire"Et aussi je fais des fondues, tous les clients sont les bienvenus. C’est du partage spontané.

– Il est clair que le vinyle est une niche (de grande taille) qui réunit des passionnés. Il est hallucinant de voir certaines éditions/ rééditions, que même sur Internet on ne trouve pas à écouter/télécharger?

Toutes ces rééditions sont sorties par des passionnés. Le fait de presser à 1000 exemplaires, ca permet de vendre plus cher. Tu proposes quelque chose, d’une manière « égoïste » à un public averti. Si tu sors une compilation de Rumba Congolaise, tu ne paies des droits à personne. Pas forcément légal, mais cela permet à des petites structures de survivre et de transmettre leur passion. Cela leur paye le pressage, et les disques prennent de la valeur avec le temps. Je propose des disques que même Internet n’a pas. Les passionnés cherchent LE morceau, LE disque.

– Une musique à faire découvrir que tu écoutes actuellement?

Bo Diddley – « The Black Gladiator » – 1970, énorme album de blues-psyché-funk!

– Merci Jack pour ton temps. Le mot de la fin?

Soyez curieux et ouvert!

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4 Réponses pour “Disquaire à l’ère numérique: « Internet, c’est une machine un peu trop aléatoire »”

  1. Sincever 24 janvier 2015 à 00:10 #

    Ça serait quoi l’équivalent à Montréal?

    • Luc Mug 24 janvier 2015 à 12:29 #

      Bonjour Sincever, il y a quelques bons magasins à Montréal. Je ne saurais te signifier un équivalent, dans le sens d’un point de rencontre convivial comme Dig It, car je ne les connais pas assez.

  2. Tommy 19 janvier 2015 à 14:17 #

    Le café, des projections et des showcases ! Voilà bien une adresse à retenir sur Genève !

    • Luc Mug 19 janvier 2015 à 19:19 #

      Effectivement un endroit plein de bonnes vibrations musicales, comme d’ailleurs beaucoup de disquaires indépendants!

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